Accueil | L’école en pratique | Notre bibliothèque | Quelques idées de lecture | Les lectures proposées dans Les Échos

Les lectures proposées dans Les Échos

Vous retrouvez ici les idées de lectures proposées dans certains numéros des Échos.

Vous retrouvez ici les idées de lectures proposées par la direction ou d’autres membres du personnel dans les rubriques « Un peu de lecture... » ou « À lire... » de certains numéros des Échos.

Il s’agit de lectures souvent pour les adultes, parfois pour la jeunesse.

Bonne découverte !

Actualité littéraire

Robinson

de Laurent Demoulin (Gallimard, 2017).

Magnifique récit évoquant la relation d’un père avec son fils, un enfant « différent » : émouvant, plein d’humour, profond... À lire absolument.


Envoyée spéciale

de Jean Echenoz (Éditions de Minuit, 2016)

Roman de Jean Echenoz, un écrivain qui a obtenu il y a quelques années le prix Goncourt (Je m’en vais, 1999). Son dernier opus s’intitule Envoyée spéciale (Éditions de Minuit, 2016). Il s’agit d’un roman imitant les romans d’aventures ou d’espionnage, dont l’héroïne est une jeune femme à qui il en arrive des tonnes mais qui garde en toute circonstance le sourire et la bonne humeur. C’est drôle, ironique, finement écrit, et plein de péripéties qui vous promèneront de la Creuse jusqu’en Corée du Nord, en passant par Paris.

Le Mystère de Lucy Lost

de Michael Morpurgo (Gallimard/Jeunesse, 2015)

Dernier roman (traduit) du Britannique Michael Morpurgo : Le Mystère de Lucy Lost (Gallimard/Jeunesse, 2015). Un beau roman d’aventures qui démarre sur une île déserte de l’archipel des Scilly, au large des Cornouailles (la pointe sud-ouest de l’Angleterre). Un pêcheur et son fils découvrent une jeune fille abandonnée, à moitié morte de froid et de faim, qui plus est muette... Qui est-elle ? Quel secret cache-t-elle en elle ? Nous sommes en 1915. La Première Guerre Mondiale bat son plein, des sous-marins allemands sèment la terreur dans les mers, le monde est en train de perdre la tête... Avec une science extraordinaire du récit, Michael Morpurgo nous raconte une histoire palpitante qui captivera tout le monde.


Little brother

de Cory Doctorow (Pocket Jeunesse, 2012).

Depuis l’attentat terroriste du pont de San Francisco, les autorités contrôlent les moindres faits et gestes des citoyens via leurs activités sur le net et leurs cartes à puces. Marcus, 17 ans et pirate à ses heures, va se retrouver à la tête d’une révolte contre le gouvernement...
Roman futuriste se déroulant dans une société proche de la nôtre, Little Brother pointe certaines dérives possibles de notre société d’ultra communication. Que ferions-nous si nous étions confrontés à de plus en plus de surveillance ? Le titre du livre s’inspire d’ailleurs de 1884de Georges Orwell...
Non content de remettre en question notre système, Cory Doctorow met en scène des personnages attachants dans un récit rythmé et prenant. Procurez-le-vous à la bibliothèque de l’école !

A. Hannon

Fables nautiques

de Marine Blandin (Shampooing, 2011).

L’héroïne de Marine Blandin, danseuse dans un groupe de natation synchronisée, part à la recherche de la sortie de Nautiland, ce gigantesque dôme de verre rempli de nymphettes, maîtres-nageurs, jacuzzis et autres plongeurs. Tandis que les plantes semblent reprendre possession des lieux, une mamie intrépide sème le trouble...
Drôle, déjantée et attachante, une première BD réussie pour Marine Blandin ! Courez vérifier ça par vous-même à la bibliothèque de l’école !
A. Hannon

Réparer les Vivants

de Maylis de KERANGAL (Verticales, 2014).

Après avoir séduit beaucoup de lecteurs avec Naissance d’un pont, M. de Kerangal, revient avec un roman magnifique et très documenté.
De retour d’une session de surf avec des amis, Simon Limbres est victime d’un accident de voiture et décède : son cerveau ne fonctionne plus et son cœur est maintenu en activité... Très vite, tout s’emballe : contacter les parents, annoncer la nouvelle, demander si le jeune homme avait un avis sur la transplantation d’organes et puis, opérer : effectuer le « don » d’organes.
« Ce qu’est le cœur de Simon Limbres, ce cœur humain, depuis que sa cadence s’est accélérée à l’instant de la naissance quand d’autres cœurs au-dehors accéléraient de même, saluant l’évènement, ce qu’est ce cœur, ce qui l’a fait bondir, vomir, grossir, valser léger comme une plume ou peser comme une pierre, ce qui l’a étourdi, ce qui l’a fait fondre -L’amour ; ce qu’est le cœur de Simon Limbres, ce qu’il a filtré, enregistré, archivé, boite noire d’un corps de vingt ans, personne ne le sait au juste, seule une image en mouvement crée par ultrason pourrait en renvoyer l’écho, en faire voir la joie qui dilate et la tristesse qui resserre, seul le tracé papier d’un électrocardiogramme déroulé depuis le commencement pourrait en signer, en décrire la dépense, l’effort.... »
L’auteur nous fait vivre vingt-quatre heures aux côtés des parents de Simon, de Juliette la petite amie, de l’infirmière de garde, du coordinateur,des receveurs, des chirurgiens.. tout cela avec beaucoup de pudeur, de rigueur et d’humanité. Un livre vrai, fort, émouvant et, paradoxalement, un hymne à la vie:une réelle découverte.

C. Lafontaine

Les Cent Derniers Jours

de Patrick McGuiness (Grasset,2013).

Patrick McGuiness est un écrivain britannique, un poète en fait, dont voici le premier roman. Le récit se passe en Roumanie, lors des « cent derniers jours » du régime dictatorial de Ceausescu (en 1989), à l’époque aussi de la chute du Mur de Berlin. Le personnage principal est un universitaire britannique qui se retrouve en relation avec toute une série de personnages qui sont comme les multiples facettes de la société roumaine de l’époque : il y a des universitaires, des apparatchiks communistes, une infirmière, des trafiquants, des dissidents politiques, etc. Et surtout il y a une atmosphère unique : celle d’une ville fascinante, Bucarest, à une époque où tout se déglingue, où le soupçon est partout et où l’édifice du pouvoir est en train de s’écrouler comme un château de cartes, alors que rien, ou très peu de choses, ne laissait le présager. L’ambiance de ce beau roman est une ambiance de roman d’espionnage. Le romancier restitue avec finesse les relations entre les personnages et réussit le tour de force à nous faire vivre la fin d’une dictature du côté du quotidien.
R. Rosi


Le Quatrième Mur

de Sorj CHALANDON (Grasset, 2013).

Le dernier roman de Chalandon est un ouvrage remarquable et remarqué. En effet, il a été couronné par le Prix Goncourt des Lycéens : un prix indépendant, exigeant, décerné par de jeunes et très bons lecteurs.Le Quatrième Mur est l’histoire d’une promesse : celle de Georges, metteur en scène peu ambitieux, à son ami Sam, mourant. Monter Antigone d’Anouilh, tel était son pro-jet... Mais quand il s’agit d’une représentation unique à Beyrouth en 1982, c’est une autre histoire. En effet, le désir de Sam est de réunir des acteurs de camps « ennemis » : druze, maronite, chiite, palestinien, chrétien et de faire taire les armes durant une soirée. Georges part à la recherche de comédiens qui accepteront de relever le défi. Les combats font rage et la quête est difficile. En effet, il leur demande de faire abstraction de leur origine, de leurs ressentiments, de leurs désaccords pour se mettre dans la peau de leur personnage et jouer des gardes, un oncle dictateur, une femme rebelle ou un jeune amoureux...
L’auteur, romancier et ancien journaliste à Libération, a couvert beaucoup de conflits (en Irlande, au Proche-Orient notamment) et nous fait ressentir la sueur, le sang, les larmes, les cris de la guerre dans des pages fortes, émouvantes, inoubliables. Le style est efficace, très visuel, personnel, les dialogues ciselés. Ce roman est une ode à l’art, à la fidélité, au courage et à la résistance...Le Quatrième Mur a obtenu le prix Goncourt des Lycéens 2013.

C. Lafontaine

En mer

de Toine HEIJMANS (Bourgois, 2013).

Premier roman d’un auteur néerlandais, lauréat du Prix Médicis étranger, En mer vous embarque en voyage et ne vous lâche plus.Donald, employé de bureau fatigué de son travail, a l’occasion de prendre trois mois de congé et décide de partir en mer sur un petit voilier. Sa fille Maria, âgée de sept ans, va le rejoindre pour la dernière étape de son périple entre le Danemark et les Pays-Bas. Tout est bien organisé, père et fille sont ravis, la maman attend, un peu inquiète, au pays. Le voyage se passe pour le mieux jusqu’à ce qu’arrivent des nuages noirs...
Style très précis, vivant, visuel, sensoriel, scènes de plus en plus angoissantes mais aussi très poétiques font de ce roman un vrai bijou. L’auteur aborde avec talent les thèmes des rapports père-fille, homme-femme, homme et nature. Il décrit aussi bien la nature, la mer que ce qui se passe dans la tête d’un père et d’une petite fille et ceci avec une efficacité redoutable.
Nous n’en dirons pas plus : à découvrir donc !

C. Lafontaine

Les Émigrants

de W. G. Sebald (Actes Sud/Babel, 2003).

Si vous n’avez jamais lu de livre de W.G. Sebald, un des plus grands écrivains allemands actuels (Sebald est mort accidentellement en 2001, alors qu’on évoquait son nom pour le prix Nobel), il est temps de découvrir ce romancier hors du commun. « Romancier » n’est peut-être pas le terme le plus adéquat, en fait. Car Sebald a inventé une façon de raconter vraiment particulière : il s’inspire de la vie de personnages qu’il a rencontrés (de sa famille ou non), interviewés, fréquentés ou à propos desquels il a décidé d’entreprendre une enquête afin de reconstituer un pan de leur vie. Le tout avec des documents, des photos qui émaillent le récit et semblent attester de son « objectivité ». Ces personnages reconstitués par l’écrivain (il y en a quatre dans Les Émigrants, qui sont comme quatre nouvelles)ont eu une vie extraordinaire. Mais extraordinaire ne veut pas dire romanesque ou fabuleuse...Il s’agit d’une vie que les réalités rudes de l’histoire (la guerre, la persécution par les Nazis...) ont fait sortir des rails de la normalité.Et il se dégage de la façon que Sebald a d’écrire ces vies une poésie, une nostalgie, une empathie et une sensibilité totales. On a l’impression d’être là avec le romancier, d’écouter la voix de ces disparus qui sans Sebald auraient sombré dans l’oubli et dont il nous restitue la voix ; une voix qui n’a rien d’historique, mais une voix d’hommes et de femmes plus ou moins ordinaires que l’histoire a rendus extraordinaires.
R. Rosi

Une histoire populaire des États-Unis. De 1492 à nos jours

de Howard ZINN (Agone).

Dans les années septante, Howard Zinn, historien et politologue à l’Université de Boston, est pris d’un zin qui le rendra célèbre : écrire une histoire non officielle des États-Unis, partant du point de vue du peuple plutôt que de celui des acteurs politico-économiques. Son ouvrage, publié pour la première fois en 1980, est désormais un best-seller, une des synthèses les plus lues en dehors de milieux académiques. Souvent révisée par son auteur, la version la plus récente de l’ouvrage date de 2005. Se détachant des ouvrages mythifiant le passé du pays, Howard Zinn a voulu considérer tous les oubliés de l’épopée glorieuse, ceux qu’on opprima « pour le bien commun », ceux qui subirent les conséquences du capitalisme sauvage, d’une conquête sanglante, de modes de pensées étroits : femmes, ouvriers, petits paysans, Amérindiens et Afro-Américains sont les acteurs centraux de son livre. Zinn impressionne par sa démarche intellectuelle exceptionnelle, car il est rare que les chercheurs admettent l’impossible subjectivité de l’historien, qu’il transforme en force.À chaque nouveau chapitre, je suis épatée par le travail immense effectué par Zinn, son écriture remarquable qui prend le lecteur au corps, sa volonté d’être le plus complet possible, les témoignages exceptionnels qu’il a recueillis... Bref, un grand monsieur et un ouvrage de référence à lire de toute urgence.L’ouvrage a été adapté d’une part en bande-dessinée (Vertige Graphic, 2009), d’autre-part en deux volumes pour ados (Au Diable Vauvert, 2010).
A. Hannon

Nue

de Jean-Philippe Toussaint (Éditions de Minuit, 2013, 176 p.).

Le dernier opus de Jean-Philippe Toussaint, auteur belge dont le premier roman (La Salle de bain) parut voici près de trente ans déjà, clôt une quadrilogie commencée en 2002 par Faire l’Amour, roman qui mettait déjà en scène Marie, le personnage principal de Nue. Marie est une célèbre créatrice de mode, organisant des défilés aux quatre coins de la planète, et notamment au Japon,où se déroule d’ailleurs la première partie de l’histoire. Marie est la compagne du narrateur. Ou plutôt, l’ex-compagne : ils viennent de se séparer, quoique, apparemment, tous deux s’aiment encore.Nue raconte en fait comment ils finiront par se retrouver, lors d’un séjour assez mélancolique sur l’île d’Elbe, où ils ont dû se rendre ensemble pour une affaire privée (l’enterrement d’un proche), en plein automne, sous une pluie continue et dans les fumées d’un curieux incendie : une fabrique de chocolat a brûlé, cible sans doute d’un acte de malveillance.Nos deux protagonistes croisent donc sur cette île, qui est habituellement une terre de vacances,des personnages louches dans une ambiance policière et franchement cafardeuse qui va contribuer à leur rapprochement.Comme de coutume dans les livres de Jean-Philippe Toussaint, l’histoire est assez simple ;elle se déroule du Japon à l’île d’Elbe en passant par Paris, mais se résume finalement à peu de choses ; les qualités du roman, salué comme l’un des meilleurs romans de cette rentrée 2013, reposent surtout sur le style, brillant, ponctué de petits traits d’humour,et la superbe analyse que fait l’auteur des sentiments des personnages.

Canada

de Richard Ford (Édition de l’Olivier, 2013, 478 p.).

Richard Ford est un des plus grands écrivains américains d’aujourd’hui. Ses livres sont disponibles en français depuis plus de vingt ans. Le dernier en date, Canada, est un magnifique roman —typiquement américain. En effet, l’atmosphère du livre est caractéristique de cet énorme pays, les États-Unis, dont les neuf dixièmes (j’exagère un peu...) est constitué de zones immensément vides, ponctuées de bleds invraisemblables à la vie morne et sans surprise. Sans surprise : du moins en principe. Car pour Dell Parsons, le protagoniste de quinze ans de cette belle histoire, les surprises vont faire irruption dans sa vie. Nous sommes à Great Falls (un bled donc...), dans le Montana, en 1960. Dell vit avec sa sœur jumelle et ses parents. Petite maison en bois, quartier tranquille, avec des Buickou des Chrysler qui circulent dans les rues. Mais dès la toute première phrase du livre, on sait que les événements dont Dell lui-même va nous parler (c’est lui le narrateur) ne seront pas anodins : « D’abord, je vais vous raconter le hold-up que nos parents ont commis. Ensuite les meurtres, qui se sont produits plus tard. » Voilà un incipit qui donne envie de continuer !Pourtant, le roman de Richard Ford n’est pas un livre trépidant, plein d’action, avec des surprises à toutes les pages, comme on pourrait le croire. Le récit est en fait assez lent : le romancier prend le temps de raconter la vie, la psychologie et l’environnement des personnages, de telle sorte qu’on s’y croirait vraiment. En lisant Canada, on part vraiment pour le Montana, et le Sasketchewan (une Province du Canada, limitrophe du Montana), à Fort Royal, où se passe la deuxième partie du roman et qui est un bled encore plus énorme que Great Falls, perdu au milieu de la grande Prairie canadienne...Les parents de Dell commettent donc un hold-up, se font pincer bien sûr, et le gosse, du haut de ses quinze ans, s’enfuit au Canada, où il se retrouve impliqué dans une histoire mystérieuse, brutale, dont il ne sortira pas indemne.On comprend que le passage de cette frontière entre les États-Unis et le Canada est aussi un passage symbolique : celui de l’accession à une maturité à travers une expérience des plus étonnantes. Canada est ce qu’on appelle un« roman de formation ».

Jason Murphy

de Paul Fournel (P.O.L, 2013, 192 p.).

Le dernier roman de Paul Fournel, membre actif de l’OuLiPo (mouvement littéraire né en 1960 promouvant l’usage de règles et de contraintes dans l’écriture), est une petite merveille de plaisir. Le récit gravite autour du personnage (imaginaire) de Jason Murphy, poète de la Beat Generation qui, d’après certaines sources, aurait lui aussi, comme Jack Kerouac, écrit un roman sur rouleau (un scroll), histoire de taper plus vite à la machine, au gré de l’inspiration, sans perdre de temps à changer de feuille. Bon... ceux qui n’ont jamais eu la chance d’utiliser une Underwoodou une Olivettine peuvent pas comprendre tout le sel de l’utilisation d’un scroll...Mais soit.Plusieurs personnages (un éditeur parisien, une étudiante en Sorbonne, mais aussi une jeune escort dont on se demande un peu ce qu’elle vient faire dans ce genre d’histoire...) sont obsédés par ce rouleau mythique, qu’ils décident de retrouver.C’est l’occasion pour l’auteur d’évoquer, avec saveur et nostalgie, l’ambiance du Paris germanopratin (ah... Saint-Germain-des-Prés...) qui n’ a (presque) plus rien à voir avec ce que c’était il y a trente ou quarante ans (Sartre, Vian, et tutti quanti) ; c’est aussi l’occasion de se plonger dans le San Francisco de la Beat Generation des Ginsberg et autres Kerouac, qui lui aussi n’a plus grand-chose à voir avec la ville actuelle. Mais ces lieux sont évoqués de façon charmante ;ça fait rêver ;c’est passionnant à lire —et plein d’humour. On referme le roman avec l’impression que ce Jason Murphy, dont Paul Fournel va jusqu’à citer des extraits de poèmes (en anglais et traduits en notes de bas de page), avait vraiment existé ! C’est faux évidemment, n’en déplaise à la page Wikipédia dédiée à ce Jason Murphy !Bien joué M. Fournel ! Grâce à vous, un nouvel écrivain est né !

Pour trois couronnes

de François Garde (Gallimard).

Pour trois Couronnes est un roman d’aventure, le deuxième de son auteur(le premier, Ce qu’il advint du sauvage blanc, avait connu un beau succès l’an passé). Le roman commence à New York : un jeune homme, Philippe Zafar, dont le métier est de trier et classer les archives de (riches) personnes défuntes, tombe sur un document compromettant pour un magnat du commerce maritime. Il est prié d’enquêter à ce sujet... Et Philippe Zafar de se retrouver dans une histoire qui, très vite, va le dépasser et le mener d’Amérique du Nord aux Tropiques, de surprise en surprise. C’est palpitant, c’est agréable à lire, et très dépaysant. Les trois « couronnes » en question sont des pièces de monnaie précieuses qui furent frappées au XVIIIe s. par un prince allemand (imaginaire ?) et qui jalonnent curieusement le récit, passant de main en main, d’époque en époque. Si vous êtes prêts pour partir à l’aventure, il faut donc lire ce roman.
R. Rosi

La Tour

de Uwe Tellkamp (Grasset, 976 p.).

La Tour est un (épais) roman allemand qui relate les dernières années de la République Démocratique Allemande, dans les années quatre-vingt. Et cela à travers la vie d’une famille bourgeoise, cultivée de Dresde, qui baigne dans les livres, la médecine et la musique. On se retrouve dans un univers désuet, figé, comme hors du temps. Bien sûr, les difficultés que rencontre tout Allemand de l’Est sont là : censure,tracas administratifs, pénuries de toutes sortes, surveillance idéologique... Mais, dans un premier temps, cet amalgame un brin étouffant semble néanmoins vivable et n’empêche pas les protagonistes de ce remarquable roman, qui font partie de l’élite intellectuelle du pays, de vivre leur vie. Jusqu’à ce que les choses commencent à se craqueler et que ce monde, qui tenait tant bien que mal debout, se mette à trembler. Ce pavé, paru en 2009 en Allemagne, a été un énorme succès (près de huit cent mille exemplaires vendus) ; son auteur a été comparé par la presse allemande à Thomas Mann. La Tour, à peine publié, est d’ores et déjà devenu un classique de la littérature allemande : le roman de la fin de la R.D.A.
R. Rosi

Démons me turlupinant

de Patrick Declerck (Gallimard).

Ce roman vient d’obtenir le prix Rossel : voilà une bonne raison de le lire ! D’autant plus que le « Goncourt » belge (comme on l’appelle parfois...) est vraiment un excellent cru. De quoi s’agit-il ? D’une autobiographie, d’un récit relatant les rapports entre un narrateur et son père, sa grand-mère, le reste de sa famille. Rapports complexes, auxquels l’auteur donne l’éclairage particulier de la psychanalyse. Car Patrick Declerck a été longtemps analyste, et l’écriture de ce roman, dit-il, lui a coûté énormément d’efforts par la sincérité parfois choquante de certains de ses aspects. Le romancier en effet n’y va pas par quatre chemins lorsqu’il s’agit d’interpréter ces relations familiales difficiles, opaques, pleines de « tu » et d’implicite. Et en plus, c’est drôle. Patrick Declerck écrit avec un style enlevé, très direct, sans chercher à faire de « belles » phrases, et avec le souci constant de souligner l’ironie, la drôlerie de certaines situations. Lire ce livre, c’est aussi se (re)plonger dans l’histoire d’une enfance et d’une adolescence bruxelloises des années soixante ainsi que dans l’atmosphère des œuvres de James Ensor, très présent dans le roman : le titre d’ailleurs est emprunté à une de ses œuvres. Ajoutons enfin que Patrick Declerck est une personnalité hors du commun. Anthropologue de formation, il a longtemps vécu avec ceux qu’il préfère appeler « clochards » plutôt que « S.D.F. » et a écrit sur eux un récit très poignant, Les Naufragés, qui a été et est toujours un beau succès de librairie.
R. Rosi

L’herbe des nuits

de Patrick Modiano (Gallimard).

Le dernier roman de Patrick Modiano est paru cet automne. Depuis La Place de l’Étoile en 1968 (Modiano avait alors 23 ans ; rappelons qu’il obtint le prix Goncourt en 1978 dix ans plus tard pour le magnifique Rue des Boutiques-Obscures), le romancier, sans doute l’un des plus importants de l’histoire du roman français contemporain, publie depuis lors très régulièrement. Ses récits tournent souvent autour des mêmes thèmes, tressent des motifs qui se ressemblent, tout cela dans une atmosphère inimitable. Un Modiano, un peu comme un Simenon, ça se reconnaît après deux lignes : aucun doute n’est permis ! C’est la magie de son style, qui nous plonge aussitôt dans un monde étrange, presque toujours lié à tel ou tel quartier de Paris, un monde fait de mystérieux va-et-vient entre passé et présent. L’Herbe des nuits ne déroge pas à la règle.
Jean, le narrateur, a conservé un « petit carnet noir », où se trouvent consignées des notes éparses vieilles d’un demi-siècle : des adresses, des noms, des numéros de téléphone, des rendez-vous, des bouts de dialogues... Et Jean, grâce à ce carnet, s’insinue dans son propre passé et essaie, malgré l’épaisseur du temps et le travail de l’oubli, de retrouver celui qu’il fut quelque cinquante ans plus tôt. Et le voici replongé dans une histoire d’amour avec une jeune femme étrange, qui lui avoue avoir participé à un meurtre étrange, dans une atmosphère faite de bars, de chambres d’hôtel, de rues de Paris la nuit, de rencontres interlopes avec des personnages travaillant pour des services secrets étrangers. Le lecteur suit avec fébrilité ces tentatives de Jean de retourner le temps et de retrouver ce lointain amour de jeunesse, qui a ressurgi dans son présent par la magie de ce « petit carnet noir ».

R. Rosi

La Convergence des alizés

de Sébastien Lapaque (Actes Sud).

La convergence des alizés, pour ceux qui n’ont pas la chance d’être professeurs de géographie ou climatologue, c’est la rencontre à l’équateur des vents des deux hémisphères. Une étudiante en géographie à l’Université de Belém, Helena Bohlmann, s’intéresse à ce phénomène — or, voilà qu’elle disparaît sans laisser presque aucune trace. Son amoureux, Zé, quitte Belém pour partir à sa recherche à Rio, sûr qu’en étant guidé par son intuition, il la retrouvera. Et nous voilà emmenés à travers une multitude de pistes et dans une multitude de rencontres au sein de ce pays extraordinaire : le Brésil. On y parle de politique, de musique, de bars, de cuisine, de football bien sûr (ah ! les derbies entre le Flamingo et le Fluminense !), et de tant d’autres choses encore. Et cela avec une plume si bien trempée dans l’atmosphère brésilienne que le lecteur s’y croit vraiment : dès le volume ouvert et la lecture commencée, il est au Brésil ! Rarement un roman aura offert de telles sensations, un tel dépaysement. C’était d’ailleurs l’un des buts de l’auteur, qui est un amoureux de cette lointaine et gigantesque terre. On peut dire que ce but est atteint. Vous voulez partir pour Rio ? Eh bien, embarquez-vous à bord de cette magnifique Convergence des alizés. Et bon voyage !
R. Rosi

Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?

de Jeanette Winterson (L’Olivier, 276 p.).

Ce titre un brin étrange (qui est fidèle au titre original : Why be happy when you could be normal ?) est une citation : une citation de la mère de l’auteur, phrase étonnante que celle-ci lui a lancée à la figure en conclusion d’une discussion où la Jeanette de 16 ans, au milieu des années ’70, confie à sa mère qu’elle veut être heureuse. Le bonheur et la normalité sont-ils vraiment antithétiques ? Dans le cas de Jeanette Winterson (dont le personnage de ce récit autobiographique est le double fidèle), oui. Mais qu’est-ce que la normalité pour la famille Winterson ? Une famille obnubilée par la religion, régentée par une énorme femme d’une bonne centaine de kilos et à l’autorité ubuesque. Une famille vivant chichement, au rythme de la Bible, dans une ville postindustrielle du centre de l’Angleterre, Accrington, célèbre pour ses briques (que les New-yorkais ont utilisées pour la construction de leurs gratte-ciel, dont l’Empire State), mais où il ne se passe (plus) rien. Heureusement pour la protagoniste, il y a une bibliothèque à Accrington : c’est la littérature qui va pousser Jeanette à vouloir le bonheur, à fuir cette famille plus qu’étouffante, franchement sadique, famille qu’elle ne reverra d’ailleurs jamais après son départ à seize ans, pour être à même de vivre librement, que ce soit sur le plan sexuel (Jeanette est gay), pécuniaire ou tout simplement intellectuel. Jeanette Winterson deviendra écrivain, aura du succès, et partira en quête de sa mère biologique.
Car cette Mrs. Winterson, terrible et inoubliable à la fois, et dont l’auteur curieusement a voulu garder le nom, est sa mère adoptive. Ce roman est à la fois le récit d’une quête d’identité (la « vraie » mère), d’une émancipation, et surtout le tableau époustouflant, digne de Dickens (mais en plus court !), d’une enfance maltraitée, mais toujours digne, sans aucun lamento, au cœur d’une Angleterre ouvrière des années ’60 à nos jours.

R. Rosi

Les Villes de la plaine

de Diane Meur (Sabine Wespieser éd., 384 p.).

Diane Meur, romancière d’origine bruxelloise, était venue à Saint-Dominique il y a quelques années présenter aux classes de Rhéto son troisième roman, Les Vivants et les Ombres (2007), qui venait d’avoir le prix Rossel. Les Villes de plaine fait suite à ce beau (et passionnant) roman historique, qui se situait, lui en Galicie (Ukraine actuelle, en partie) au 19e et au début du 20e siècles. Il s’agit cette fois-ci d’un roman d’un autre genre : nous sommes plongés dans une Antiquité imaginaire, qui fait un peu penser à la Mésopotamie (mais sans être nommément la Mésopotamie). C’est une espèce de science-fiction historique, si on veut. L’un des personnages principaux est un scribe (Asral), chargé de donner une deuxième copie des rouleaux des Lois de la cité, lesquels furent composés dans une langue sacrée et archaïque, une langue immuable que des scribes sont donc régulièrement chargés de recopier. Le problème avec ce scribe-ci, c’est qu’il réfléchit au lieu de recopier sottement ces textes religieux qui fondent toute la législation. Qu’est-ce que l’auteur (Anouher, le dieu mythique de Sir) de ces textes a voulu dire ? quel est le sens qui se cache derrière ces mots difficilement compréhensibles, parfois, ou curieusement ambigus ? Et voilà posée la question du rapport aux textes (soi-disant) sacrés ; une question extrêmement contemporaine, qui nous fait songer, évidemment, à tellement de conflits et de violences actuels. Car à travers cette fiction, romanesque à souhait, Diane Meur nous replonge dans notre propre époque. Quelle position assumer face à ce qu’on nous dit de vénérer ? Est-il permis de comprendre ou doit-on se contenter de répéter ? Ajoutons-y une pincée d’amour, et voilà un très beau roman pour commencer l’été.
R. Rosi

Ce qu’il advint du sauvage blanc

de François Garde (Gallimard, 336 p.).

Si voulez voyager et partir pour les mers du Sud, alors lisez ce roman ! Il met en scène, en 1844, un jeune marin de dix-huit ans qui se retrouve sur une plage australienne, le reste de l’équipage ayant levé l’ancre. Narcisse Pelletier (c’est le nom du mataf) restera dix-sept ans dans cette terre du bout du monde, en compagnie de « sauvages » à qui il finira par ressembler. L’intérêt de ce roman est d’alterner en fait deux histoires : les chapitres impairs narrent l’« ensauvagement », si on peut dire, de Narcisse, sa découverte graduelle de la vie aborigène ; les chapitres pairs racontent ses retrouvailles avec la « civilisation ». Dans les deux cas, c’est l’histoire d’un arrachement et d’une transplantation forcée dans un univers complètement étranger : l’Australie pour un jeune Français de 1844 ou la France napoléonienne de 1861 pour l’Aborigène blanc d’âge mûr que Narcisse est devenu. Le tout avec de l’humour. Et un vocabulaire de la mer et de la navigation extrêmement précis qui vous donne l’impression de mettre vraiment les voiles ! Sans oublier non plus une jolie leçon de relativisme culturel, où l’on se demande enfin où se trouve la « civilisation »...
R. Rosi

Les Séparées

de Khétévane Davrichewy (Sabine Wespieser éd., 181 p.).

Khétévane Davrichewy, jusqu’à la publication de La Mer noire, son deuxième roman (paru en 2010), était surtout connue pour ses livres pour jeunes lecteurs (édités à L’École des Loisirs, où elle a notamment publié des Contes géorgiens). Avec Les Séparées, c’est un livre fort et délicat qu’elle nous donne à lire. Le thème en est très original : l’amitié. En effet, si les histoires d’amour courent les rues, les histoires d’amitié (au sens contemporain du terme, et non dans le sens de Mme de Lafayette...) sont plus rares. Et encore plus, les histoires d’amitié qui finissent mal ! Car ce roman est l’histoire de la rupture d’une amitié entre deux femmes d’une quarantaine d’années, Alice et Cécile, amies « depuis toujours » (comme on dit). Le roman court sur trente ans : il commence le jour de l’élection de François Mitterrand (le 10 mai 1981) et est raconté le même jour, mais en 2011, alternativement par les deux « amies ». L’une est dans un bistrot ; l’autre dans le coma (mais elle entend et est capable de formuler des pensées). Plus on avance dans le roman, mieux on comprend comment une amitié peut tourner à la catastrophe. Les analyses des sentiments des personnages sont particulièrement subtiles ; l’auteur arrivant à mettre le doigt sur de très fines nuances psychologiques. Sans oublier le fait que le récit, jusqu’au dernier alinéa, délivre des informations qui ajoutent de nouvelles perspectives à cette histoire, qui se construit donc un peu comme un puzzle dont l’image reconstituée n’apparaît qu’à la fin.

Un pas de côté (dans la rumeur du monde)

de Olivier Targowla (Maurice Nadeau, 2011).

Olivier Targowla (né en 1945) est l’auteur — peu connu — de six romans. Il publie depuis le début des années 1990, est parisien, vit à Paris, où il anime depuis de nombreuses années des ateliers d’écriture. Son éditeur n’est autre que la prestigieuse (bien que toute petite...) maison d’édition Maurice Nadeau, du nom de son fondateur qui vient d’avoir en 2011... cent ans. Maurice Nadeau travaille en effet dans la littérature depuis les années 1930 et est toujours aussi actif (c’est lui qui a publié le premier roman de Michel Houellebecq) ! Un pas de côté est un roman qui est bien dans le ton des cinq autres livres de Targowla. Le style en est léger, aérien, souple, réduit à peu de choses, du moins en apparence. Ça se lit aisément ; il n’y a jamais de lourdeur. Des personnages qui ne se connaissent pas se rencontrent plus ou moins par hasard. Tous ont un point commun : une inquiétude, une faille, une hésitation radicale face à l’avenir qui les attend. Il y a un représentant d’édition à la retraite, un acteur « doubleur » au cinéma qui n’arrive pas à jouer autrement que par le biais de sa voix, une actrice qui ne sert que de « doublure lumière » (pour les éclairages) ; bref, des personnages qui ont atteint une limite et éprouvent un sentiment proche du découragement. Pourtant, ils vont se rencontrer, vont rencontrer des personnes différentes et une métamorphose va s’accomplir alors qui les mènera vers des voies dont ils avaient parfois rêvé mais qu’ils n’avaient jamais su emprunter. C’est un récit délicat, sans véritable enjeu romanesque, tout en nuances, où le moindre détail compte et qui se construit avec une exactitude proche de la perfection.
R. Rosi

Limonov

de Emmanuel Carrère (P.O.L, 2011).

Limonov est un livre extraordinaire. Au sens propre comme au sens figuré. Il sort de l’ordinaire du fait même de son projet : écrire, comme un roman, la vie d’Édouard Limonov, écrivain soviétique / russe (selon les époques...) assez déjanté, une espèce de marginal intégral, considéré aujourd’hui comme l’un des représentants majeurs de la littérature russe contemporaine. Il s’agit donc d’une espèce de biographie mais qui se veut et qui se lit comme un roman. Au fond, ce Limonov pourrait très bien être fictif ; cela ne changerait rien au plaisir intense qu’on a à lire ce livre. Du fait de son écriture âpre et forte, choquante parfois (Emmanuel Carrère ne mâche pas ses mots et n’a que peu de pudeur : vous voilà prévenus !), mais aussi parce qu’il nous fait traverser des épisodes majeurs de notre histoire récente : la période soviétique, l’exil à New York ou à Paris de certains intellectuels, la fin du soviétisme, la guerre en ex-Yougoslavie, etc. C’est un livre qui nous transporte donc à travers les cinquante dernières années sur les traces d’un bonhomme incroyable, qui, parfois voyou, parfois clochard, d’autres fois encore engagé volontaire dans une sale guerre, aura toujours été fidèle à sa foi littéraire : écrire sans mensonge, sans artifices, sans détour, des livres explosifs qui contribuent à faire de la Russie ce qu’elle a toujours été — une grande terre littéraire. Emmanuel Carrère connaît bien la Russie. Non seulement parce qu’il est le fils d’Hélène Carrère d’Encausse et qu’il est le descendant d’une famille blanche ayant fui la grande Révolution de 1917. Mais aussi parce qu’il s’y rend souvent, qu’il parle parfaitement la langue et qu’il réussit à garder la tête froide, dans sa passion pour ce pays et cet écrivain-ci en particulier : il est critique jusque dans son admiration. N’être pas naïf est une qualité majeure pour un écrivain.
R. Rosi

Indignation

de Philip Roth (Gallimard, 2010).

Jamais d’année sans son Philip Roth ! 2010 n’a pas dérogé à cette règle. Plus il vieillit (Roth approche doucement des quatre-vingt ans), plus cet écrivain, sans doute le plus important de la littérature américaine contemporaine, devient prolifique, rencontrant succès commercial et succès critique. Ses livres se vendent bien et sont considérées, année après année, comme autant de chefs-d’œuvre. Indignation, une fois de plus, confirme ce constat. Ce court roman nous plonge dans l’Amérique des années ’50, celle de l’immédiat après-guerre et de la guerre de Corée, dont on oublie parfois (en tout cas en Europe) qu’elle a été terriblement cruelle. C’est à l’époque une Amérique encore toute pétrie de conventions, de préjugés, tout entravée par un corsetage moral étouffant. S’y épanouir ? Aimer ? Tout un programme... De quoi soulever des tonnes d’indignation, justement... Sans compter que, pour un jeune homme de 18 ou 20 ans, être alors appelés sous les drapeaux revient, tout simplement, à partir à la guerre ; et donc à risquer sa vie. Échapper à un tel destin est une obsession très répandue au sein de cette jeunesse brimée. C’est ainsi ce que souhaite ardemment Marcus Messner, jeune étudiant et fils de boucher new-yorkais, qui, plutôt que de reprendre le commerce de son père, entend réussir de belles études universitaires. Il aime étudier ; et si en plus, ce la peut être un moyen d’échapper aux balles, pourquoi pas ? Son père est par ailleurs un homme anxieux, anormalement inquiet pour son fils, et dont les scrupules éducatifs sont perçus par ce dernier comme un harcèlement constant. Marcus en a marre, veut fuir le pouvoir, qu’il juge excessif et déraisonnable, de cet homme pour essayer de prendre davantage sa propre vie en main. Marcus ignore que derrière cette sorte de paranoïa paternelle, il y a tout simplement la connaissance que la vie sait être cruelle et que le plus anodin de nos actes peut prendre, sans qu’on le veuille, des proportions inquiétantes – comme devoir partir en Corée...
R. Rosi

La blessure la vraie

de François Bégaudeau (Verticales, 2011).

François Bégaudeau est l’auteur du roman Entre les murs (2006), qui a été adapté au cinéma avec le succès que l’on sait. Il vient de publier La blessure la vraie, où il explore, une fois de plus, et avec un vrai talent, le monde de l’adolescence. Nous sommes en été, dans les années quatre-vingt, en Vendée (région d’origine de l’auteur). Le « héros » du roman sait qu’il n’a qu’un nombre déterminé de jours pour arriver à ses fins. En effet, les affres de l’adolescence le torturent cruellement et il est déterminé à en finir, prêt à tout pour devenir quelqu’un de normal et enfin le perdre. (Je parlais de son pucelage ; vous l’aviez deviné, j’espère.) Passons sur les péripéties de cette « aventure » et insistons sur cette grande qualité du romancier : celle de ne pas sombrer dans la grasse bouffonnerie ou le deuxième degré grivois. Non, loin de là. Il y a, derrière un sujet somme toute léger et peut-être risible, une vraie empathie avec le personnage. Bégaudeau écrit à hauteur du cœur et ne nous donne jamais l’impression de regarder avec cynisme son héros. Ajoutons que son style réussit à merveille à jongler avec les registres de la langue et à nous plonger dans les méandres d’une pensée que beaucoup d’adultes ont oubliée depuis longtemps : celle de l’adolescent qu’ils furent un jour.
R. Rosi

Tu verras

de Nicolas Fargues (P.O.L, 2011).

Tu verras est un roman poignant. De quoi s’agit-il ? De la mort d’un adolescent, stupidement percuté par une rame de métro, à Paris. Le narrateur du récit est le père, dont nous suivons pas à pas le travail de deuil et, bien entendu, les souffrances et les allées et venues dans les souvenirs. Ce travail de deuil aura comme conséquences qu’il quittera ses habitudes : sa vie changera, en sera bouleversée. Il découvrira,sur les traces de feu son fils, des zones inconnues (pour lui) de la banlieue parisienne ; il se rendra jusqu’au Burkina Faso. Nous revoyons ainsi vivre Clément au hasard de tel ou tel événement dans la vie de son père : un extrait de musique, un ticket de métro, un T-shirt, par exemple, le replongent en arrière, en plein dans l’époque, si proche et si lointaine à la fois, où ce fils aimé partageait sa vie. Vie commune, certes, aimantée par l’amour et l’affection, mais surtout une vie divisée par des préoccupations et une vision des choses radicalement différentes. Car ce très beau livre est avant tout le récit de tout ce qui sépare un père de son enfant, de la culture irrémédiablement différente qui les éloigne l’un de l’autre. « Tu verras » : ce sont les mots que le père ne cesse de dire à son fils, pour lui signifier que, quoi que celui-ci prétende, plus tard, la vie lui fera se rendre compte que c’est lui, le père, qui avait bien raison... Hum. Éternel conflit de génération rendu encore plus aigu par le fait que les aînés d’aujourd’hui sont ceux qui se sont cru en révolte il y a trente ou quarante ans. À lire absolument.
R. Rosi

La Montagne de minuit

de Jean-Marie Blas de Roblès (Zulma, 2010).

Jean-Marie Blas de Roblès s’était fait remarquer en 2008, lorsque son premier roman (Là où les tigres sont chez eux) recevait le prix Médicis. Ce second roman, moins touffu, plus ligne claire, se situe entre Lyon et le Tibet. Nous suivons en effet quelques mois de la fin de la vie d’un vieux concierge, Bastien, qui vient de faire connaissance avec une femme venue vivre avec son petit garçon, Paul, dans le même immeuble que lui et avec qui il se lie d’amitié. Ce concierge est un amateur de bouddhisme, féru de culture tibétaine. Un type assez étrange, en fait, dont le rêve est de se rendre un jour au Tibet. Rose, c’est la jeune femme, l’aidera à le réaliser. Il y a du mysticisme, du mandala, de la spiritualité, mais aussi, comme souvent aux abords de ces idéologies-là, du fascisme. Le récit tresse avec beaucoup de finesse et de bonheur tous ces thèmes et nous raconte ce qui est aussi, tout simplement, une belle histoire.
R. Rosi

La vie très privée de Mr Sim

de Jonathan Coe (Gallimard, 2011).

Coe est l’auteur des inénarrables Testament à l’anglaise, Bienvenue au Club ! et Le cercle fermé (qui constitue la suite du précédent) — trois romans, épais et appétissants, qui savaient avec un brio extraordinaire mêler destins individuels, histoire politique (sur fond des années Thatcher) et rebondissements rocambolesques ou dramatiques. Le tout avec un humour d’une finesse toute britannique. Le dernier roman de Coe est plutôt dans la veine du précédent, La pluie avant quelle tombe : un roman plus psychologique, retraçant quelques jours (avec nombreux flash-back à la clef) de la vie de Mr Sim. Mr Sim ? Un homme bien ordinaire, qui, avec son nom évoquant une réalité oscillant entre le téléphone portable et le jeu vidéo, vit une dépression carabinée. Nous le suivons dans un voyage d’affaires le menant de Watford jusqu’aux Shetlands, avec à bord de sa voiture de société une cargaison de brosses à dents révolutionnaires (puisque éminemment respectables au plan écologique). Nous entendrons parler de son ex-épouse, de sa fille, de son amour raté (mais qui aurait pu réussir) de son adolescence, d’un père un peu pervers et sans repères, de la passion naissante qu’il entretient avec Emma, son GPS à la jolie voix féminine qui ne cesse de lui tenir les propos rassurants dont Mr Sim a bien besoin. L’humour est là, douceâtre, léger, qui donne à ce destin moins ordinaire et plus tragique qu’il n’y paraît l’aspect d’une comédie.
R. Rosi

Les femmes

de T.C. Boyle (Grasset, 2010).

Le gros roman de T.C. Boyle fait partie de ce genre romanesque dont on voit de plus en plus d’exemples ces dernières années : une fiction qui est en même temps un documentaire relatant des faits historiques (nous pensons au Fléau de David Van Reybrouck, par exemple). Boyle nous narre la vie de Frank Lloyd Wright, l’un des plus grands architectes du XXe siècle et l’un des fondateurs de l’architecture moderne, auteur de maisons extraordinaires aux quatre coins des États-Unis. Cette vie nous est racontée par le biais de ses expériences amoureuses et conjugales, avec un art si savant de la narration qui ne peut qu’épater le lecteur. La chronologie est éclatée, mais de façon claire, plutôt que de suivre de A à Z l’existence de l’architecte. Le point de vue du récit est celui d’un assistant de Wright, un architecte japonais (personnage fictif ? personnage réel ?) qui a eu la chance de vivre, avec d’autres assistants, dans cette espèce de communauté utopique, mi-école privée / mi-résidence d’été, que Frank Lloyd Wright avait créée à Taliesin, quelque part dans le Wisconsin. Le style de Boyle est merveilleux, baroque, puissant, empreint d’innombrables références, jamais pesantes, avec un art qui montre aux américanophobes qui en douteraient encore que les États-Unis sont aussi une grande nation culturelle.
R. Rosi

Fourrure

d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre (Stock, 2010).

Il s’agit d’un premier roman, dont le titre simple, soyeux, politiquement presque incorrect (les fourrures sont aussi détestables que l’odeur de cigarette de nos jours), ne laisse pas d’intriguer. Et pourtant, il est bien choisi puisque ce qu’il désigne fait référence métonymiquement à l’univers décrit dans ce récit captivant : la haute société parisienne, vue cependant d’un côté artistico-pervers. Le roman se passe dans les années ’70 (il s’agit en fait d’un récit enchâssé dans un premier récit situé de nos jours) et met en scène une cocotte de Mme Claude qui est aussi par ailleurs une romancière de talent et à succès (ce qui ne va pas toujours de pair) : Zita. Ce personnage est vraiment extraordinaire : personnalité anticonformiste, sans tabous, forte en gueule, le lecteur traverse grâce à son récit, au demeurant très drôle, les couches supérieures de la société chic de l’ère giscardienne et vit des événements à rebondissements dignes du meilleur scénario. Ce gros roman(500 pages) captivant, peuplé de nombreux personnages (dont certains renvoient à des figures historiques, tel Romain Gary, présent en filigrane), se lit comme un... roman et s’avale avec délectation.
R. Rosi

Fils de Rabelais

de Valérie de Changy (Aden, 2009).

Il s’agit d’un premier roman, publié par un éditeur bruxellois (saint-gillois en fait) et qui, en plus de s’être retrouvé en finale du prix Rossel 2009, a été couronné par la Communauté française comme meilleure première œuvre de l’année 2009.
De quoi s’agit-il ? De Rabelais, pardi ! Ou plutôt d’un certain Justus, fils de substitution (purement fictif) de François Rabelais. Nous suivons, l’espace de quelques mois, la vie, les pensées et les épreuves de ce jeune homme aux alentours de La Devinière, la propriété, dans le pays de Chinon, du grand romancier de la Renaissance. Il y a une fraîcheur extraordinaire dans la façon dont procède la romancière, qui semble connaître son Rabelais comme sa poche, pour faire revivre cet écrivain majeur et trop souvent méconnu.
Lisez-vous Rabelais ? Non ? Eh bien, ce roman est une merveilleuse introduction au personnage et à la créativité de sa langue. Les références n’y sont jamais lourdes et encore moins « savantes » : tout y coule de source, on a l’impression que François Rabelais nous accompagne pendant quelques centaines de pages. On s’y rappelle que ce dernier, en plus d’être ecclésiastique, écrivain, en butte aux persécutions des excités de l’époque, était aussi médecin. « Je ne bâtis que pierres vives ; ce sont hommes », disait Rabelais. Les personnages de ce beau et singulier roman le sont aussi, des « pierres vives ».

La bataille de Roncevaux

d’Eugène Green (Gallimard, 2009).

Eugène Green est américain ; il tourne (des films) et écrit (des romans). En français, exclusivement. Histoire de se trouver de nouvelles origines. Il n’est pas le premier (Jonathan Littell, l’auteur des Bienveillantes, est lui aussi américain) ; c’est peut-être le début d’une nouvelle mode. Chic. Quant à Roncevaux, tout qui a lu la Chanson de Roland sait de quoi il s’agit : c’est l’histoire d’un neveu (Roland) qui se fait agresser par des Maures (des Basques, en fait) au moment où... Mais ça n’a pas d’importance puisque le roman de Green ne parle (presque) pas de ça. La bataille de Roncevaux raconte l’histoire d’un jeune Basque (français), depuis son enfance jusqu’à sa vie adulte, en mettant en avant son attachement curieux et excessif à sa culture d’origine et son rapport, curieux lui aussi, et parfois aussi excessif, à la langue « de la République ». C’est l’occasion de s’intéresser à ce petit coin de Sud-Ouest, dont on entend peu parler sous cet angle-ci (à la différence de ceux qui peuplent l’autre côté de la frontière), l’occasion aussi d’entrer dans l’imaginaire déroutant d’une espèce d’idéaliste en décalage avec le monde contemporain, si matériel par ailleurs.

Exit le fantôme

de Philip Roth (Gallimard, 2009).

Le dernier roman du plus grand écrivain américain d’aujourd’hui.
Ou comment le double littéraire de Ph. Roth, Nathan Zuckermann, affronte ces thèmes peu enthousiasmants a priori que sont la vieillesse, la maladie, la mort, tout en étant toujours réceptif aux désirs amoureux et d’écrire. Un grand livre, magistral, qui est, malgré sa tonalité triste, truffé d’humour.

Filer droit

de Michel Coleman.

Sur le fichier central de la police, Luke Reid s’est vu attribuer trois lettres : JDM. Pour Jeune Délinquant Multirécidiviste. A quinze ans, il traîne la moitié du temps dans la rue à la recherche d’une bonne affaire. Mais bientôt tout dérape. Pour éviter la détention, Luke va devoir prendre un autre chemin. Pour la première fois, quelqu’un va lui faire confiance. Elle s’appelle Jodi, elle est aveugle. Et pourtant elle voit, mieux que tous les autres. Surtout quand Luke est prêt à tout, même à se soumettre une dernière fois à la loi des caïds, pour la protéger du pire.

Antifables

de Pierre Coran.

Des fables actuelles et caustiques à savourer sans modération.

La vie de Frédérick Douglass, esclave américain, écrite par lui-même

de Frédérick Douglass.

En 1845, à 27 ans, Frédérick Douglass, ancien esclave américain, publie l’un des récits les plus puissants contre l’esclavage.

L’Erreur de l’Epouvanteur, Tome 5

de Joseph Delaney.

Pour les amateurs de frissons

Révélation, Tome 4

de Stephenie Meyer.

Pour les amateurs de frissons

L’immédiat

de Marie Delos.

Premier roman d’un jeune professeur qui a enseigné à Saint-Dominique.

Contes carnivores

de Bernard Quiriny.

Succession de contes où le fantastique se mêle au drolatique et à l’onirique. L’auteur, Bernard Quiriny est né en 1978 en Belgique. Il a reçu le prix Rossel pour cet ouvrage.

Sur la route

de Cormac Mc Carthy.

L’apocalypse a eu lieu. Le monde est dévasté, couvert de cendres. On ne sait rien des causes de ce cataclysme. Un père et son jeune fils errent sur une route, poussant un caddie rempli d’objets hétéroclites et de vieilles couvertures.. Il ne reste des hommes que les cadavres ou des silhouettes implorantes proches de leur dernier souffle. Le père et le fils ont peur, mais marchent vers la mer. Récit dépouillé et poignant.



Des classiques à (re)découvrir

Indian Creek. Un hiver au cœur des Rocheuses

de Pete FROMM (Gallmeister, 2006).

Il y a quelques années, Pete Fromm, encore étudiant, a postulé pour un travail de jeune biologiste. Il a ainsi vécu un hiver sous tente auprès d’une rivière à saumons qu’il devait surveiller.Jeune homme des bois, novice, naïf mais plein de bonne volonté, l’auteur nous raconte ses aventures, sa passion pour les grands espaces, sa vie au plus près de la nature et sa découverte du monde de l’écriture.Il nous emmène ainsi à la chasse, à la rencontre d’un lynx et d’un puma, dans les bois avec sa chienne et au coin du feu dans son refuge.
« Le garde commença à parler de bois à brûler. Je hochais la tête sans arrêt, comme si j’avais abattu des forêts entières avant de le rencontrer. —Il te faudra sans doute sept cordes de bois, m’expliqua-t-il. Fais attention à ça. Tu dois t’en constituer toute une réserve avant que la neige n’immobilise ton camion.Je ne voulais pas poser cette question, mais comme cela semblait important, je me lançai : —Heu... C’est quoi, une corde de bois ? »...
« En acceptant de venir ici, j’avais dans la tête une vague idée de liberté : n’obéir à personne, ne faire que ce que je voulais. Il me semblait maintenant avoir négligé le fait tout simple que, même si je pouvais faire tout ce qui me chantait, et à n’importe quel moment, il n’y avait rien à faire. » ...
À la fois drôle, intéressant et modeste, Pete Fromm nous conte cet hiver passé dans les Rocheuses, seul face à la nature et à lui-même.Une fois le récit terminé, il nous vient l’envie de respirer l’air pur puis de dévorer d’autres livres de l’éditeur Gallmeister (spécialisé en littérature de l’Ouest américain et ses grands espaces).

C. Lafontaine

Le maître des illusions

de Donna TARTT (Pocket).

Venu de Californie, Richard Papen (le narrateur), décide d’étudier dans une université du Vermont. En fait, il veut fuir sa famille, la médiocrité, la pauvreté et désire « briller »ailleurs que dans sa petite ville.Il choisi de suivre des cours de langues anciennes et du monde hellénistique avec cinq condisciples, riches et brillants auprès d’un professeur énigmatique, charismatique : Julian. Ce groupe « d’initiés » vit en marge de l’Université : Richard va ainsi découvrir l’argent facile, le mensonge, la manipulation, les trafics en tous genres, les drogues sous un verni qui se craquèle petit à petit. La perversité et la cruauté règnent et peuvent mener très loin...
« Maintenant, bien sûr, il me serait facile de tomber dans l’excès contraire. Je pourrais dire que le secret de son charme était de s’attacher à des jeunes gens qui voulaient se croire meilleurs que les autres ; qu’il avait le don étrange de transformer les sentiments d’infériorité en superbe et en arrogance. Je pourrais dire aussi qu’il ne le faisait pas par altruisme mais par égoïsme, afin de satisfaire sa propre pulsion égotiste. Je pourrais enfin développer longuement ce discours avec, j’imagine, suffisamment d’exactitude. Mais cela n’expliquerait toujours pas la magie fondamentale de sa personnalité, ni pourquoi -même à la lumière d’événements subséquents-j’ai encore le désir poignant de le revoir tel que je l’ai vu la première fois : le vieil homme sorti de nulle part, devant moi sur une route déserte, avec l’offre ensorcelante de réaliser le moindre de mes rêves. »
Dona Tartt maîtrise le suspens jusqu’au bout et ceci dans un style efficace et ciselé. Finesse psychologique des personnages, reconstitution du monde universitaire et adolescent, rebondissements et érudition font de ce (gros) roman un ouvrage que l’on ne lâche pas.

C. Lafontaine

Antigone

de Jean ANOUILH (La Table Ronde).

Avant de plonger dans la lecture du Quatrième Mur, (re)lisez Antigone d’Anouilh, beau personnage résistant à l’ordre établi et à des décisions absurdes. « Qu’est-ce que vous voulez que cela me fasse, à moi, votre politique, votre nécessité, vos pauvres histoires ? Moi, je peux encore dire “non” encore à tout ce que je n’aime pas et je suis seule juge. » Durant les représentations en 1944 à Paris, la pièce avait donné lieu à un malentendu : autant la Résistance française que l’occupant allemand avaient salué la pièce, mais pour des raisons bien différentes. L’une saluait la résistance d’Antigone aux ordres absurdes et l’autre les décisions « justes et courageuses » de l’Oncle Créon face aux « rebelles »... Tout un symbole ! Une œuvre forte donc, et toujours d’actualité.
C. Lafontaine

Illusions perdues

de Honoré de Balzac (Folio).

Illusions perdues est peut-être le plus beau roman de Balzac. En tout cas, c’est l’un des plus représentatifs de son auteur. On y retrouve plusieurs personnages de la Comédie Humaine (Rastignac, et d’autres). Le personnage central en est Lucien Chardon, vivant à Angoulême où il travaille dans une imprimerie. Lucien est très beau, intelligent, rêveur, il écrit des poèmes et des romans, est amoureux de la belle (et bien plus âgée que lui) Mme de Bargeton, et rêve tout simplement de réussir sa vie. Réussir ? Devenir célèbre, reconnu pour ses qualités, lui qui vit dans une pauvreté et une modestie que symbolise son nom de famille : quoi de plus commun, en effet, qu’un « chardon » ? C’est d’ailleurs pour cela que notre ami Lucien décidera de se faire appeler, du nom d’un aïeul maternel, Lucien de Rubempré. C’est plus joli ! Et plus chic ! Et puis, la vie de province, c’est étouffant ! C’est pourquoi il décide d’accompagner sa maîtresse à Paris et de se lancer dans la vie littéraire. Au contact de la concurrence terrible qui sévit dans la capitale, au contact des hypocrisies et des égoïsmes parfois criminels qui y poussent les uns contre les autres, notre Lucien de Rubempré y perdra, comme l’indique le titre, toutes ses illusions...Un roman de formation en somme qui se passe, entre Angoulême et Paris, dans les milieux littéraires mais aussi dans le monde de l’imprimerie. Nous sommes à l’époque de la Restauration (entre 1815 et 1830), et l’imprimerie va connaître une révolution que Balzac décrit très bien, avec l’abandon du papier chiffon et l’invention du papier fabriqué à partir de pâte de bois (qui est bien plus économique). Ce contexte historique, qui interfère avec l’histoire de Lucien, donne une dimension supplémentaire au roman, qui est aussi un témoignage historique extrêmement précieux.
R. Rosi

Au Cœur des Ténèbres

de Joseph CONRAD (Flammarion/GF).

(Re)lire Au Cœur des Ténèbres de Joseph Conrad, c’est avant tout être subjugué par la puissance d’évocation d’un récit écrit en 1899 par un auteur atypique, polonais de langue britannique dont les vies tumultueuses (marin, marchand, contrebandier, affabulateur) se conjuguèrent pour en faire un témoin privilégié de la sordide réalité coloniale de son temps. Dans son récit elliptique aux personnages principaux plus suggérés que compris, Conrad décrit le voyage sur le fleuve Congo d’un marin anglais, Marlow à la recherche de Kurtz, aventurier et trafiquant d’ivoire dont les responsables coloniaux sont sans nouvelle depuis des mois. En remontant le fleuve, Marlow s’ouvre à la quête forcément déçue d’un homme providentiel à qui la jungle, le climat et la maladie ont définitivement ébranlé la raison.Engoncé dans les préjugés de beaucoup de ses contemporains (célébration de la civilisation européenne sur la barbarie indigène, bestialité de l’homme africain, naïveté et pureté ineffable de la femme...), Conrad restitue cependant avec acuité et parfois dégoût l’attitude des européens avec les populations colonisées. De ce récit exalté, Conrad tire des images saisissantes, vives, crues, pesant sur la tension poisseuse et crescendo menée jusqu’au dénouement. Même si un certain défaut de nuances et une fin déconcertante ont parfois injustement caricaturé Au Cœur des Ténèbres comme une lecture d’adolescent écorché, ce récit porte en lui la perte de soi et de sa propre humanité parmi d’autres hommes, métaphore douloureuse et flamboyante face aux brutalités coloniales, présageant obscurément l’aube d’un nouveau siècle de barbaries sur le propre sol du colonisateur européen.
M. Nouyrigat

Les Enfants du capitaine Grant / Vingt mille lieues sous les mers

de Jules Verne (Bibliothèque de la Pléiade, 2012, 1488 p.).

Tous les romans de Jules Verne se trouvent en poche ; ils sont même faciles à trouver d’occasion. Mais voici un beau cadeau de Noël, si vous êtes en panne d’imagination ! La « Bibliothèque de la Pléiade »s’enrichit de certains romans de Jules Verne, sans oublier d’y reproduire les magnifiques vignettes de l’édition originale.C’est l’occasion de se replonger dans l’œuvre d’un des plus extraordinaires visionnaires du XIXe siècle ! Jules Verne a imaginé dans ses romans tellement d’aspects du monde moderne qu’on peut le considérer comme un brillant inventeur, même si ses inventions et ses machines sont purement romanesques. Parmi les plus belles inventions de Jules Verne : le sous-marin. Vingt mille lieues sous les mers met donc en scène le Nautilus, commandé par un mystérieux capitaine Nemo,qui a décidé de fuir l’humanité et qui est animé par un terrible esprit de vengeance. Nemo a recueilli à son bord des naufragés, dont fait partie le narrateur, le professeur Aronnax. Le Nautilus entreprend un tour du monde sous-marin, qui mène tout l’équipage aux quatre coins des océans, en passant par l’Antarctique ou en-dessous de l’isthme de Suez (le canal n’existait pas encore à l’époque). C’est fabuleux ! C’est une description des océans qui fait rêver ! Même s’il est vrai que Jules Verne exagère un peu parfois, lorsqu’il nous abreuve de noms de poissons ou de végétaux...On y découvre même en passant l’Atlantide ! Mais c’est surtout l’énigmatique capitaine Nemo qui donne à ce roman toute sa saveur.Vingt mille lieues sous les mers est précédé des Enfants du capitaine Grant, qui est lui aussi l’histoire d’un voyage autour du monde, mais en bateau cette fois, à la recherche d’un naufragé dont on a retrouvé la trace au moyen d’un message dans une bouteille. Voilà des aventures à la pelle pour encore mieux passer les longues soirées d’hiver qui nous attendent.

Les Fleurs bleues

de Raymond Queneau (Folio, 1965, 273 p.).

Les Fleurs bleues date de 1965.C’est l’un des romans les plus connus de Raymond Queneau (1903-1976), l’auteur de Zazie dans le métro ou des Exercices de style. L’histoire a une structure particulière, tout à fait originale : il y a deux personnages principaux, Cidrolin et le duc d’Auge, qui vivent à deux époques différentes, distantes de sept cents ans,et qui rêvent systématiquement l’un de l’autre. Cidrolin est une sorte de marginal habitant sur une péniche à Paris, et il vit dans les années soixante du XXe siècle ; le duc d’Auge, quant à lui, vit au Moyen Âge, mais à ceci près que ce personnage se rapproche du XXe siècle puisque ses apparitions progressent chaque fois de cent septante-cinq ans(sans explication, c’est comme ça !). Lorsque Cidrolin s’endort,le lecteur se retrouve avec le duc d’Auge, par exemple à l’époque de la huitième Croisade,et lorsque celui-ci s’endort, on se retrouve avec celui-là.C’est ce que Queneau appelle un « rêve continu » : tellement continu, qu’en définitive le lecteur ne sait pas qui rêve de qui précisément. D’autant plus que les deux personnages ont pas mal de points communs : ainsi, ils raffolent tous deux de « liqueur de fenouil », dont on devine qu’il s’agit d’absinthe ou de pastis. C’est très amusant, mais aussi très profond en même temps. Le lecteur est amené, mine de rien, avec légèreté, à s’interroger sur le sens de l’histoire. Quant au style, il est caractéristique de Raymond Queneau : anachronismes, répétitions comiques, orthographe adaptée (des « douas » pour des « doigts », le « campigne » pour le « camping »)... Un roman plaisant qu’il est bon de (re)découvrir

La Montagne magique

de Thomas Mann (Le Livre de Poche, 1991, 992 p.).

Thomas Mann(1875-1955), prix Nobel en 19xx, écrivit et publia ce chef-d’œuvre dans les années 20.C’est l’histoire d’un jeune homme, orphelin mais de bonne famille (originaire de Hambourg, sur la Baltique), qui vient dans les Grisons, à Davos, rendre visite à son cousin, qui y fait une cure dans un sanatorium. Le lecteur est aussitôt plongé dans le charme envoûtant des Alpes suisses et dans l’ambiance complètement désuète de cette institution, où des malades, parfois gravement atteints, passent leurs journées à alterner cures, siestes, repas et promenades au grand air. Voilà un univers complètement artificiel, coupé du monde réel, un univers d’avant la Grande Guerre (celle de 14), qui absorbe complètement le jeune Hans Castorp. Car finalement, ce n’est pas quinze jours qu’il restera à Davos. Mais sept ans ! Ce « séjour » sera ainsi l’occasion de rencontrer des personnages inoubliables : la belle Klawdia,il signor Settembrini, meneer Pepperkorn, et tant d’autres. De discussions en discussions, de réflexions en réflexions, ce roman lent et qui n’a pas peur de prendre son temps pour décrire minutieusement chaque situation (plus de neuf cents pages quand même...) fait le tour de toutes les grandes questions humanistes et pousse son lecteur à y réfléchir, le tout dans un style grandiose mais aussi exigeant.Ce n’est pas un livre facile d’accès, mais lorsqu’on le gravit et qu’on arrive au sommet, on se rend compte qu’il a été aussi envoûtant que les montagnes qu’il décrit et qu’on n’en revient pas le même. Lire un tel roman est une expérience en soi dont on revient changé.