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Proclamation et bal des Rhétos 2021

Ce 25 juin, après un discours du Directeur, les titulaires des trois classes de 6e (M. Özbakar en 6A, Mmes Blommaert et Stercq en 6B et Mmes Marchal et Schaack en 6C) ont également pris la parole pour remettre à leurs élèves leur bulletin et leur CESS, marquant un départ vers de nouveaux horizons.

Retrouvez ici le discours d’ouverture de Monsieur Rosi ainsi que les photos de cette proclamation suivie du bal des Rhétos, au terme d’une année à nouveau particulière...

Discours de Monsieur Rosi

Chers futurs ex-Rhétoriciens, chères futures ex-Rhétoriciennes,

D’ici deux ou trois heures, lorsque débutera enfin votre fête bien méritée, quelques étoiles auront apparu au firmament. Leur éclat ne durera pas longtemps ; les nuits sont si courtes ces jours-ci. S’il n’y a pas de nuages, je vous invite à les regarder et à vous attarder quelques minutes ou quelques secondes dans cette contemplation. Regarder des étoiles, c’est regarder le temps : il ne faut pas être un grand astrophysicien pour savoir que ce que nous observons sont les images présentes d’une réalité passée, la trace lumineuse en fait d’un corps qui a peut-être entre-temps disparu. Regarder une étoile, c’est regarder le temps… Le temps que vous avez parcouru dans cette école, le temps que vous avez parcouru depuis ce premier jour où vous avez été lâchement abandonnés à une garderie de maternelle ou derrière les grilles d’une école. Mais regarder une étoile, c’est aussi regarder ce que l’on désire. Car de l’étoile au désir, il y a bien un chemin.

Un peu d’étymologie ici ne nous fera pas de tort. Le « désir » vient du latin « desiderare » qui a aussi donné naissance au « desiderio » italien ou au « deseo » espagnol, même si l’espagnol, qui n’aime pas perdre son temps, a abandonné quelques phonèmes en chemin. Or, ce mot latin, « desiderare », se rattache au nom de l’étoile : « sidus » — « sideris » au génitif. Ainsi, la « sidération » est en français l’influence exercée par un astre sur une personne, voire, dans le vocabulaire médical, la suspension brusque des fonctions vitales d’une personne comme sous l’influence d’une étoile, d’une mauvaise étoile en l’occurrence. Quant à la « considération », il s’agit d’abord de la contemplation : la contemplation de la voûte céleste et de ses étoiles, la contemplation éventuellement d’une personne que l’on « considère » donc un peu comme un astre, sans que ce soit, du reste, nécessairement une star.

Et le désir dans tout ça ? Eh bien ! le désir, c’est le « desiderium ». À savoir le manque (préfixe « dé- » comme dans « dé-considérer » ou « dé-voiler ») d’étoiles (« sidus, sideris » donc) ; le manque, donc le regret de ce qu’on a pu embrasser du regard. Le désir, c’est le regret de l’étoile ou de l’astre qu’on a vu briller dans le ciel et puis, pouf, qui a disparu de nos yeux, qui ne se trouve plus à notre portée. L’objet du désir a disparu, on le regrette déjà.

Désirer, en somme, c’est l’expression d’un manque, comme l’exprime par ailleurs l’anglais « want », qui signifie aussi bien le désir que le manque ou le besoin. Je ne me risquerai pas sur le terrain, glissant pour un malheureux Liégeois comme moi, du néerlandais ; mais j’imagine qu’on doit y rencontrer, comme dans beaucoup d’autres langues, une telle parenté de sens. Désirer, c’est donc ressentir le manque, c’est donc regretter.

Tout ça, voilà un an et demi que nous l’avions compris sans qu’il fût nécessaire même de faire un peu de philosophie ou de philologie. Tant de choses qui nous étaient familières, comme serrer une main, embrasser quelqu’un ou se balader les joues à l’air, tant de choses nous ont manqué. Elles nous ont manqué et nous les avons désirées, ces choses, qui sont en train de nous revenir petit à petit.

S’il y a un enseignement à retirer de cette curieuse expérience dont nous nous serions bien passés, c’est que nous avons su retrouver le prix, le désir, de choses parfois insignifiantes, ou que nous avions crues telles.

Et puis, voilà un mot très sympathique, « désir » : il désigne même une ministre de l’éducation, dont nous devons saluer les efforts accomplis pour essayer bravement de nous rendre une vie normale. Le dernier effort en date (de la semaine passée) concerne la rentrée de septembre : elle a été décrétée verte, elle sera donc un peu plus normale que l’orange sanguine de l’année passée, à moins — dit plus ou moins la ministre dans sa circulaire — que le vert ne vire au rouge d’ici là. Bref, tout ira bien sauf si ce n’est pas le cas. Laissons donc le temps agir, et on verra si le vert se laisse ou non désirer encore un peu.

Revenons à nos petites choses, à ces petites choses dont nous avons retrouvé le prix et qu’il est possible de voir entre nous comme des choses qui nous réunissent. Une philosophe américaine d’origine allemande, réfugiée du nazisme, Hannah Arendt, écrit dans l’un de ses ouvrages que le monde commun qui nous réunit est comme une table placée entre nous. Une table, ça nous réunit et ça nous sépare en même temps. Le monde commun, c’est pareil : il est constitué de choses, d’objets, d’idées qui nous réunissent et nous séparent en même temps. Ces choses qui nous ont manqué et que nous avons regrettées, et donc désirées, nous les retrouvons aujourd’hui. Et en les retrouvant nous faisons aussi l’expérience que nous ne sommes pas isolés mais reliés les uns aux autres, c’est-à-dire également séparés les uns des autres ; alors que nous avons été auparavant virtuellement réunis par leur absence.

Ressentir qu’être proche des autres, c’est aussi mesurer ce qui nous en sépare est aussi le fruit de l’éducation humaniste que notre école a voulu vous délivrer. Ensemble mais pas les mêmes : voilà le contraire de tout sectarisme, de tout communautarisme. Nous avons appris à désirer ce qui nous a manqué et ce qui nous a manqué c’est aussi ce qui nous sépare en même temps qu’il nous réunit.

Toutes ces choses, vous y penserez peut-être en contemplant le beau ciel qui nous surplombe et dont les êtres humains ont cru pendant longtemps — certains êtres humains continuent d’ailleurs encore à le croire — qu’eux-mêmes en étaient le centre. C’est bien sûr toujours décevant de savoir que nous ne sommes pas le nombril du monde. Mais c’est comme ça.

Chaque étoile que vous verrez en cette belle nuit de juin qui est votre dernière nuit dominicaine représentera une chose que vous regrettez, que vous désirez, que vous avez retrouvée avec le retour graduel à une vie normale.

L’anormalité a été si longue qu’on avait oublié à quoi ressemblait la normalité, à moins que ce ne soit le contraire. Pour éviter de continuer à dire les bêtises que je viens de commencer à proférer, je cède maintenant la parole à vos stars de titulaires que je remercie, comme tous vos autres professeurs, les éducateurs et les membres des équipes de nettoyage, pour les galaxies d’énergie qu’ils auront abattues.

Rossano Rosi
25 juin 2021

Photos

Photos prises par Mmes Brandhof et Cukas
 
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